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Le Neveu de Rameau (Diderot, Denis)

Vous ne serez jamais heureux, si le pour et le contre vous afflige également. Il faudrait prendre son parti, et y rester attaché.

C'est qu'ils ne connaissent du bonheur que la partie qui s'émousse le plus vite. Je ne méprise pas les plaisirs des sens. J'ai un palais aussi, et il est flatté d'un mets délicat, ou d'un vin délicieux. J'ai un coeur et des yeux ; et j'aime à voir une jolie femme. J'aime à sentir sous ma main la fermeté et la rondeur de sa gorge ; à presser ses lèvres des miennes ; à puiser la volupté dans ses regards, et à en expirer dans ses bras. Quelquefois avec mes amis, une partie de débauche, même un peu tumultueuse, ne me déplaît pas. Mais je ne vous dissimulerai pas, il m'est infiniment plus doux encore d'avoir secouru le malheureux, d'avoir terminé une affaire épineuse, donné un conseil salutaire, fait une lecture agréable ; une promenade avec un homme ou une femme chère à mon coeur ; passé quelques heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page, remplit les devoirs de mon état ; dit à celle que j'aime quelques choses tendres et douces qui amènent ses bras autour de mon col.

LUI. - [...] On loue la vertu ; mais on la hait ; mais on la fuit ; mais elle gèle de froid ; et dans ce monde, il faut avoir les pieds chauds.

LUI. - Et n'est-ce pas pour avoir eu du sens commun et de la franchise un moment, que je ne sais où aller souper ce soir ?
MOI. - Hé non, c'est pour n'en avoir pas toujours eu. C'est pour n'avoir pas senti de bonne heure qu'il fallait d'abord se faire une ressource indépendante de la servitude.

On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte ; et l'on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère.

Insulter la science et la vertu pour vivre, voilà du pain bien cher.

Peu s'en faut que je ne sois de votre avis ; mais gardons-nous de nous expliquer.

LUI. - [...] Le dieu est absent ; je m'étais persuadé que j'avais du génie ; au bout de ma ligne, je lis que je suis un sot, un sot, un sot.

Mlle DORNET. - Vous êtes donc circoncis ?
DESBROSSES. - Très circoncis.
Mlle DORNET, bas à Mme Therbouche. - Cela doit être singulier, un homme circoncis.

Il fait comme tout le monde : il se dissipe après s'être appliqué, et s'applique après s'être dissipé.

Voilà l'image fidèle de ce qui se passerait entre deux êtres libres, jeunes et parfaitement innocents. Mais lorsque la femme a connu, par l'expérience ou l'éducation, les suites plus ou moins cruelles d'un moment doux, son coeur frissonne à l'approche de l'homme. Le coeur de l'homme ne frissonne point ; ses sens commandent, et il obéit. Les sens de la femme s'expliquent, et elle craint de les écouter. C'est l'affaire de l'homme de la distraire de sa crainte, de l'enivrer et de la séduire. L'homme conserve toute son impulsion naturelle vers la femme ; l'impulsion naturelle de la femme vers l'homme, dirait un géomètre, est en raison composée de la directe de la passion et de l'inverse de la crainte ; raison qui se complique d'une multitude d'éléments divers dans nos sociétés ; éléments qui concourent presque tous à accroître la pusillanimité d'un sexe et la durée de la poursuite de l'autre.

B. - A votre avis, qu'en diraient-elles ?
A. - Je n'en sais rien.
B. - Et qu'en penseraient-elles ?
A. - Peut-être le contraire de ce qu'elles en diraient.

DIDEROT. - Madame la maréchale aura-t-elle la bonté de se souvenir de sa définition du bien et du mal ?
LA MARÉCHALE. - Je m'en souviendrai. Vous appelez cela une définition ?
DIDEROT. - Oui.
LA MARÉCHALE. - C'est donc de la philosophie ?
DIDEROT. - Excellente.
LA MARÉCHALE. - Et j'ai fait de la philosophie !
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